SELON UN ARTICLE de Jean-Pierre BAYARD .
Extrait de la revue : LE MONDE INCONNU -- 1981

LE CADUCEE --

Le SYMBOLISME du CADUCEE

caducee Bien que cet emblème reste fort présent dans notre vie, il n'en demeure pas moins énigmatique.
Que représentent ces deux serpents entrelacés autour d'un mât central ? Souvent stylisé, le serpent ne fait apparaître qu'un seul serpent ; sur l'emballage des produits pharmaceutiques, ce reptile semble vouloir s'abreuver à une coupe ; il diffère, par sa représentation plus ou moins modernisée, de celui que l'on voit sur le pare-brise de la voiture laissée en stationnement parfois illicite ;mais ce signe protège le véhicule et [ devrait !!]le met à l'abri des contraventions.
Le caducée est un puissant talisman puisqu'il protège tous les hommes, les met à l'abri de la maladie, tout en apportant son secours à ceux qui ont le pouvoir de guérir.
Cette figure, qui permet aux humains de recouvrer la santé, instaure aussi la paix, leur communique le sens de la prudence et de la justice.
Ce talisman a donc des dons multiples et aussi des figurations diverses. Nous avons pu entendre des voix sentencieuses et graves , affirmer, avec une ironie dénuée de compassion, que le médecin en ne représentant qu'un seul serpent se définissait hélas trop bien : les deux serpents prouvaient un équilibre naturel, tant que le seul serpent montrait le savoir ; supprimant le second serpent, la médecine montrait qu'elle ne possédait plus la Connaissance, ce dépôt sacré, qu'elle n'était qu'un art empirique qui avait perdu son côté divin.

Mais nos premiers guérisseurs sont les représentants de la divinité ; ils ont la compréhension cosmique des lois qui conditionnent l'homme.
Chefs, rois, chamans, ils ont été ces bergers porteurs du bâton, du sceptre, de cette baguette qui commande et fait des miracles.
Guérir était l'apanage du chef, de celui qui se situait au-dessus des autres parce qu'il avait reçu un signe personnel, un don particulier. Aussi, ces hommes fort éclairés restaient-ils humbles
Jésus, après Melchisédech, incarne ces vertus ; ils sont guérisseurs, prêtres et rois, et nos derniers monarques, ainsi que ceux d'Angleterre, avaient conservé la possibilité de guérir en imposant les mains et en récitant des prières, encore nos rois n'obtenaient -ils ce don qu'après avoir été sacrés, c'est-à-dire à partir de l'instant où ils avaient pu lier le profane et le sacré.
Bien loin de moi l'idée de vouloir affirmer que celui qui a appris l'art de guérir est au-dessus de tout autre être ; mais cependant, pour pénétrer l'esprit de la nature, l'essence des choses, il faut se trouver en état de réceptivité, avoir un pouvoir. Celui qui guérit doit avoir — ou devrait avoir — une puissance de compréhension lui permettant de donner un médicament, un remède susceptible de compléter notre nature imparfaite, tant physique que morale.
Le médecin doit pouvoir s'élever sur le chemin direct, un axe bien vertical, et de là il peut sonder le coeur et les reins.

Dans ces conditions, le seul serpent du caducée peut aussi bien figurer la Connaissance que le savoir. S'il est la Connaissance, le seul côté bénéfique de la force cosmique, il est sans doute inutile de situer un autre serpent, ou tout autre serpent, car à quoi bon virtualiser les quatre colonnes du Temple pour celui qui est au centre de toutes choses, de toutes idées et qui de là rayonne dans la compréhension de tout ce qui nous entoure ?
Mais encore faut-il être l'Initié, le Saint, le Roi.

serp-arbre Mais, pourquoi le serpent, cet animal rampant, froid, visqueux, émule du diable, entoure-t-il un axe vertical, un morceau de bois, sans doute l'arbre de vie ou l'arbre de la Connaissance ?
Cet arbre est-il lui-même un pommier, un cep de vigne, ou le bâton du commandement ?
Le serpent, l'arbre, ont joué un rôle si important dans la religion chrétienne que nous nous débarrassons malaisément des clichés qu'un symbolisme familier nous impose. Mais le Christ lui-même n'a-t-il pas été représenté sous forme du serpent d'airain ?
Dans cette origine sacrée du caducée, le bâton ou l'axe est sans doute l'axe du monde. Le trait d'union entre la terre et le ciel, entre la matière et l'esprit.
Si nous recherchons l'origine du mot caducée, nous paraissons nous éloigner de cette explication symbolique orientée vers la spiritualité. Caducée est emprunté au latin caduceum, que nous retrouvons en grec dans le héraut, l'annonciateur. C'est un officier chargé de porter des messages, défis, déclarations de guerre, et qui devait aussi régler le cérémonial des fêtes de chevalerie. Mais dans sa racine figure le mot coq, le héraut du soleil, et peut-être retrouvons-nous là un des aspects de cet emblème.
Le coq, souvent comparé au paon, reste le symbole solaire et loyal dans les mythes hindous.
Non seulement il est l'annonciateur, mais cet animal a un grand pouvoir prophylactique contre les venins. Est-ce pour cette raison que le Service de Santé militaire a choisi cette représentation, tout d'abord pour la Marine (7 février 1798) puis pour tous les officiers de Santé de l'Armée, selon le règlement du 20 thermidor an VI (7 août 1798) ?
Mais remarquons encore que le serpent d'Epidaure entrelaçait trois baguettes figurant les trois branches de l'art de guérir (médecine, chirurgie, pharmacie), l'ensemble étant surmonté d'un coq, symbole de la vigilance pour la jeune République Française. Etrange coïncidence, mais cet insigne a été aussi adopté par les autres armées nationales. Les Services de santé des armées belge, italienne, helvétique, des Etats-Unis, allemande, utilisent le bâton d'Esculape, ou le bâton serpentaire comme en Grèce.
Les fouilles d'Epidaure nous ont beaucoup appris sur ce symbole, sur le culte qui y était attaché au IXème siècle avant J.-C. Les pratiques religieuses particulières à ce temple, les asklépicia, étaient rendues à Epidaure pour Asklépios, dont le nom latinisé devint Esculape.
Asklépios est le fils de la mortelle Coronis, fille de Phlégyas, roi de Thessalie ; séduite par Apollon, elle conçoit ce garçon, qui, selon les variantes d'une même légende, est confié à Chiron, savant centaure, né des amours de Cronos et de la nymphe Philyre. Ainsi Asklépios apprend l'art de composer des simples, à fabriquer des remèdes.
Héros de la médecine, Asklépios est aussi chirurgien ; il coupe les têtes et les rajuste et même ressuscite des morts. Hadès craint de fermer les portes de son royaume, ce demi-dieu par ses guérisons troublant l'ordre de la nature. Zeus, alerté, foudroie ce trop zélé guérisseur qui apparaît en-suite en songe à ceux qui viennent prier dans ses sanctuaires en demandant l'apaisement de leurs souffrances.
L'lliade rapporte la grande figure de ce héros, puis de ses deux fils Machaon et Podaleiros qui héritent des qualités paternelles (chants IV, XI, XIV). Plus tard on fait d'Hygie, déesse de la santé, la fille d'Esculape.
Esculape se présente souvent comme un médecin de campagne ; son langage simple, direct, correspond à celui du malade ; il va par les chemins, mais se fait payer d'avance ses consultations, tout en sachant abandonner son salaire si le patient est pauvre mais honnête. Il se fait aider par des chiens et surtout par des serpents de l'espèce parina, nommée aussi parôos à cause de leur couleur cuivrée. D'après les prêtres, ces serpents s'introduisaient la nuit dans la chambre des malades, leur apportant la guérison. Il faut d'ailleurs noter que dans ces sanctuaires, le malade se purifiait tant par le corps (bains, fumigations, frictions) que par l'esprit (jeûnes, prières, chants, processions).
La réputation des serpents d'Epidaure s'étendit sur les autres pays. Lors de la peste qui sévit à Rome en l'an 460 de sa fondation, c'est-à-dire 203 ans avant notre ère, les Romains envoyèrent une ambassade de dix notables avec mission de rapporter un des serpents sacrés. Celui-ci s'enroula autour d'un bâton durant toute la traversée. D'après Tite-Live et Valère Maxime, la peste s'arrêta dès l'arrivée de cet animal, qui n'était autre, aux dires d'Ovide, qu'Esculape lui-même. Pline mentionne que de nombreux ménages élevèrent des serpents dans leur foyer ; on les nommait les Epidaurii.

goudea Puis à l'époque romaine les croyances religieuses s'affaiblirent ; les malades eurent de moins en moins foi dans leur rêve et ils recherchaient une guérison plus rapide. Bien qu'Esculape prescrive, les prêtres interprétaient de plus en plus librement l'ordonnance du dieu.
Si la légende nous est bien parvenue grâce aux Grecs et aux Romains, ce symbole apparaît fort ancien. Le vase de Goudeah, conservé au musée du Louvre, montre que 3000 ans avant notre ère, on associait serpents entrelacés et mât central en Assyrie. Ce « gobelet à libations », consacré au dieu chaldéen Nin-Ghish-Zi-Da, affirme son pouvoir d'ordre médical et on peut y lire cette phrase énigmatique : « A Nin-Ghish-Zi-Da, son Dieu, pour la prolongation de sa vie, Gardea, Pareside Sirpoula a consacré cette offrande ».
En dehors de ce cheminement allant de la Chaldée à l'Egypte, des Phéniciens aux Grecs, ne pouvons-nous songer que les symboles sont la mémoire du monde, qu'ils ont existé dès l'origine ? Voici « le bâton de commandement », ce bois de renne sculpté, déterré à Montgaudier, daté 30 000 ans avant notre ère. Sur ce bâton sont gravés deux serpents opposés face à face ; un trou circulaire domine cette représentation.
Dans l'art égyptien deux serpents enlacés figurent sur le manche d'un couteau en silex taillé recouvert d'une feuille d'or, trouvé dans la nécropole de Saghelel, près d'Abydos. Cet emblème égyptien qui est aussi talisman, s'associe à l'ankh, le symbole de la vie, une puissance énergétique qui communique la vie lorsque les deux principes — l'esprit et le corps — sont liés.
Les représentations ophidiennes se trouvent du reste dans la plupart des traditions. Les Mayas du Guatemala possèdent un vase cylindrique en terre cuite, dont la paroi est décorée de deux serpents entrelacés, l'un rouge, l'autre crème. Dans notre étonnant dolmen de Gavrinis, situé dans le golfe du Morbihan en Bretagne, la dalle N" 8 comporte trois serpents ondulants dressés sur leur queue.

serpoeuf Cette représentation est donc fort ancienne. Le long de l'axe vertical, l'Achera, l'arbre de vie, montent les serpents fécondants mâle et femelle, sans doute en copulation puisque fusionnés au niveau de la vulve ; peut-être cherchent-ils à atteindre le fruit défendu ?'
Mais le bâton d'olivier rugueux, à noeuds — le ceryx — avec ses deux serpents se retrouve avec l'emblème de Mercure où l'on voit une paire d'ailes largement déployées, ailes de la colombe ou de la messagère du Dieu. Mercure, l'Hermès des Grecs, aurait un jour, si l'on en croit une légende qui semble apparaître au Vème siècle avant notre ère, séparé les deux serpents se battant, en jetant entre eux une baguette, et ce geste aurait été interprété comme un symbole de paix.
L'héraldisme médiéval répand le symbole du caducée, souvent des ailes ornent les blasons. C'est aussi une figure de l'alchimie et Esprit de Gobineau de Montluisant a commenté, en 1640, cette valeur de la Pierre, composée de deux substances, tirées du même corps, extraites de la même racine, semblables en leur essence.
Dans toutes les figures mithriaques, le serpent est le gardien de l'empyrée et il s'enroule autour de la pierre génitrice. Ce reptile est un principe actif, agissant ; il est l'âme du mouvement et personnifie aussi la Terre-Mère.

ouroboro Cet animal sacré qui ne rampe que par malédiction divine pour avoir conseillé à Eve de goûter au fruit défendu, a un pouvoir curatif. Le serpent peut donner la mort, mais il peut aussi guérir. Il peut être l'image de l'éternel recommencement lorsque, se referrpant sur lui-même, il compose l'ouroboros. Dans les mystères d'Eleusis, initiateur, il apporte la Connaissance et, dans la mystique des nombres, le serpent, en hébreu : nahash, a pour valeur 358 tout comme le messie Mashiha.
Les deux serpents, qui se battent sont le désordre, le chaos ; on doit les séparer,c'est-à-dire les distinguer, connaître leur opposition, savoir leurs contraires. Alors les deux forces opposées se résolvent dans l'unité, cet axe du monde. Ils sont alors évolution consciente dans le Temple éternel, dans ce monde de l'Infini. Cette tige est peut-être l'or philosophal qui réunit les deux serpents, effigie du mercure philosophique.

Le caducée, principe d'union, évoque le reptile debout sur sa queue, enlacé ou non avec sa femelle, une mystique sexuelle, union androgyne ; le couple divin boit son breuvage d'immortalité, dans le ciel, dans la coupe, dans le Graal. Cette sève fécondante, celle de la Kundalini avec ses deux forces qui éveillent les chakras, s'élance, unit, féconde. Mais elle se résout en un seul terme qui s'épanouit au soleil, au ciel. Cet arbre de vie, avec sa force jaillissante, équilibrante, apporte le remède mystérieux, le breuvage d'immortalité recherché par toute médecine. Mais il ne suffit pas de savoir, de connaître, il faut aussi transmettre. Ce serpent d'airain conçu par Moïse est un messager des dieux, il est un héraut. Si Mercure préside le commerce, Hermès interprète le Verbe ; il est le prophète qui dirige et conduit dans la paix.
Le serpent peut s'enrouler autour de l'arbre, autour de la montagne polaire, il peut se diriger soit vers les états supérieurs, soit vers les états inférieurs ; ces deux aspects, qu'ils soient bénéfiques ou maléfiques, se résolvent toujours en un seul état. La vérité reste une ; il ne peut y avoir qu'un seul chemin pour y parvenir, un chemin étroit, aride, mais toujours rectiligne, comme l'axe autour duquel se reconcilient les contraires. Mais au terme de cette voie, on peut effectivement opérer des miracles.


Jean-Pierre Bayard : Le Symbolisme du Caducée — Editions Guy Trédaniel — La maïsmie.
Extrait de la revue : LE MONDE INCONNU -- 1981

 

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