SELON UN ARTICLE de Jean-Pierre BAYARD .
Extrait de la revue : LE MONDE INCONNU -- N°46 - Janvier 1984

LES DEESSES MERES --

Marie



Me voici, moi homme du )(Xe siècle, devant les statues de la Vierge Marie ; des statues très figuratives, qui ne se dégagent guère de l'influence de Saint-Sulpice. Quelle vénération ! On s'agenouille devant la statue de plâtre, aux couleurs vives. Ce n'est là qu'un support qui permet de fixer notre pensée : le croyant prie un être immatériel, qui est à la fois rigueur et douceur, grâce et beauté.
Alors je songe à la Vierge médiévale, cette Vierge aux larges mains, au visage énigmatique; déjà la transcendance de cette Vierge apparaît, avec sa puissance intérieure. Je songe encore aux Vierges noires, dont j'ai parlé ici-même et qui sont liées au culte de la terre, car elles sont bien les déesses de «dessous-terre ». Je confronte encore ces représentations à celles du panthéon grec, à celles de l'Inde, du bouddhisme, à celles d'Egypte, et encore à celles du Pérou ; à chaque époque s'établit un air de parenté soit par une décantation du motif soit par le luxe de détails qui se veulent objectifs ; mais par-dessus tout, on ressent le même désir de rendre hommage à la Féminité.



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Dépassant les 2000 ans de notre civilisation chrétienne, je songe aux Vénus paléolithiques entrevues lors d'expositions provenant de tous les musées du monde et de celui de nos Antiquités Nationales à Saint-Germain-en-Laye. Des Vénus, car en fait les figurations masculines sont rares, en très petit nombre par rapport à celles consacrées à la femme. Aussitôt me voici pris de vertige. Deux mille ans d'une civilisation où nous sommes et que nous connaissons mal, dont bien des points historiques nous échappent, alors que nous donnons à l'ère quaternaire quatre millions d'années, à l'existence de la terre cinq milliards d'années.
Comment évoquer ce passé, «notre» passé dans la dimension démesurée du temps? Il y a bien le crâne du Zinjanthrope mis à jour en Afrique orientale en 1959 : il ferait remonter l'homme aux environs de 1 750 000 ans, mais là aucun vestige, pas plus qu'avec la jeune australopithéciné,- Lucie, découverte en 1973 et qui aurait trois millions d'années. Alors nous sommes bien obligés de revenir vers des époques plus récentes, d'effectuer des découpages arbitraires, de tenter d'évoquer, à partir de vestiges de mobiliers et de tombes funéraires, comment s'est comporté l'Homo Sapiens après son ancêtre l'Homme du Néandertal.
Une époque qui s'étend de - 35000 à --9000 ans ; le néolithique lui succède jusqu'à 1800, les mégalithiques apparaissent au 4e millénaire.

Comment remonter dans le passé pour parler des figurations féminines qui s'étagent entre 27000 et 20 000 ans av. J.-C. (Gravettien) et entre 13 000 et 9000 av. J.-C. (Magdalénien)? Comment définir ces statuettes qui ont toutes d'étranges ressemblances? Comment ces peuples éloignés pouvaient-ils communiquer entre-eux ?
Nous percevons les mêmes déformations voulues, la même recherche de la stylisation et la facture de nos artistes actuels subit les mêmes impératifs, les mêmes recherches. Dans la simplicité du style ;je songe plus spécialement à Modigliani, Braque, Picasso, Brancusi. Notre oeil exercé à nos arts contemporains comprend mieux le goût de ces hommes dits primitifs et qui réalisaient d'étonnantes prouesses artistiques.

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Était-il stupide cet ancêtre ? Etait-il une bête? Que de clichés dans nos manuels d'histoire pour nous montrer la bestialité, l'inintelligence d'êtres réagissant selon des instincts Quels instincts ? —,
Sans doute nos ancêtres seraient-ils mal à l'aise dans nos salons chauffés ; sans doute seraient-ils gauches pour prendre l'avion. Mais concevons-nous le monde dans lequel ils évoluaient ? Parvenons-nous à déterminer leurs concepts, leur mode de vie ? Il nous reste d'eux d'admirables dessins, des scènes que nous avons des difficultés à interpréter, avec des couleurs qui sont venues jusqu'à nous ; ces vrais artistes ont su donner le mouvement, styliser ce qu'ils voyaient, aller de décantation en décantation. Cette maîtrise est-elle le fait d'êtres grossiers ? Ces oeuvres ne s'imposent-elles pas à nous?

Je songe à nouveau à ces formes fantastiques, captives de leurs nécessités fondamentales, à ces premières statues représentant des femmes aux larges hanches, aux seins le plus souvent petits et ronds. Ces merveilleuses figurines par leur abstraction sont figées dans un rêve d'éternité. Ce féminin est là. précis : c'est l'apothéose de la femme désirable, de la femme qui donne le plaisir, de la femme qui enfante ; elle est source d'émotion, mère dans sa volupté.

Ces dames énigmatiques, souvent trouvées dans des tombes, ont bien de la grâce et beaucoup de charme. Représentent-elles une divinité? le culte de l'aïeule? Aident-elles le mort dans l'existence qu'il poursuit ? Sans doute faut-il se concilier l'esprit des morts et ces sépultures prouvent l' établissement d'un culte, la croyance en la résurrection des corps, car nous ne pouvons en nier le caractère religieux.
La « Dame de Brassenipoux » (Landes), taillée dans l'ivoire, avec ses 36 mm., est-elle le visage d'une déesse ? Nous ne pouvons le savoir, pas plus que la statuette de Lespugue (Grotte des Rideaux en Haute-Garonne), en ivoire, qui n'a que 147 mm., une tête petite et ovoïde surmontant des fesses énormes ; nous pouvons encore songer aux statuettes féminines du Mas d'Azil (Ariège) sculptées sur une dent de cheval (52,5 mm), ou encore à la Vénus de Laussel (Dordogne).
Pour rester sur notre sol, la Danseuse du Trésor de Neuvy en Sullias n'est-elle qu'une danseuse? Elle a la nudité rituelle. Et que représentent ces « planches atomiques », celles trouvées à Chamalières (Puy de Dome).

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L'art celte a aussi inscrit au 4e millénaire ces symboles : on veut bien croire en ceux de la fécondité.
Cette étonnante production, avec son effet magique, se retrouve, au temps du paléolithique supérieur, en Sibérie, à Malta, «avant les Scythes » pour reprendre le thème d'une grande exposition (Grand Palais 1979). Il faut se lancer près du Maître de Goulandris, qui dans les cyclades trace la tête sous forme d'amande, un bel ovale, plat où seul le nez émerge et donne le relief à cet ensemble fluide, où bouches et yeux de-viennent inutiles. Que signifient ces bras croisés sur la poitrine?
Une posture initiatique ? un canon esthétique ? Comme l'écrit D.H. Lawrence à son ami Ernest Collings le 24 février 1913 : « II faut être terriblement religieux pour être un artiste ».

Henri Delporte, Conservateur en Chef au Musée des Antiquités Nationales (Saint-Germain-en-Laye) écrit dans L'Image de la femme dans l'art préhistorique (Picard 1979) que les figurations que nous connaissons dans le Paléolithique supérieur eurasiatique ont dans leur ensemble une grande unité de conception.
Il considère une phase gravettienne, s'étendant des Pyrénées à la vallée du Don, à une époque de 26 000 ans avant J.-C. Il y a là l'étrange site de Lepenski-Vir.
Ces figurations atteignent l'Aquitaine vers 21 000 av. J.-C., auraient connu leur apogée avec la civilisation de Kostenki, peut-être aux environs de 15 000 av. J.-C. Elles se poursuivent plus à l'Est, franchissent les steppes de l'Asie Centrale, connaissent une nouvelle phase brillante dans la région du lac Baikal. (p. 227)..
Ces statuettes affectent souvent la forme d'un losange, les hanches étant fort développées ; cependant certaines figurines sont du type svelte. La seconde phase, dite «magdalénienne» est mieux connue comme «civilisation à figurations féminines » et s'étend entre 14 000 et 9000 av..J.-C. Bien que les techniques varient des Pyrénées à la Moravie on assiste à une grande simplification et à une réelle stylisation ; ce sont les statuettes de la Magdeleine, du Mas d'Azil, de Pekerna, de G6nnersdorf, de Malta.

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Une réelle recherche des volumes, de la ligne et comme le dit Henri Delporte la parfaite maîtrise d'un « pouvoir de création et d'un potentiel artistique bien affirmé ». La disproportion de certaines parties du corps féminin, les déformations, le réalisme stylisé prouvent que nous sommes devant des représentations voulues, bien ressenties et qui agissent comme des forces magiques.
Pourquoi tant de statuettes féminines, et un nombre réduit de figurines masculines qui n'apparaissent que vers 5300 av. J.-C. ? Les organes sexuels, le pubis triangulaire, la vulve fort incisée, les fesses rebondies, les seins, traduisent cette représentation de la femme qui donne vie.

Cette stylisation est fort visible avec les bras a peu près inexistants dans le néolithique ancien, des moi-gnons, qui permettent de créer la femme stylisée «en forme de violon »; mais dans le néolithique récent les bras sont croisés sur la poitrine.
Cependant les attributs essentiels de la femme, les organes de la reproduction, conservent des volumes destinés à glorifier le rôle féminin.

Les «statues-menhirs », que nous trouvons principalement dans le midi de la France (Aveyron, Tarn, Hérault, Bouches-du-Rhône, Gard, Vaucluse, Corse) représentent souvent les seins en relief ; elles apparaissent à la fin du néolithique. Cette figuration se retrouve encore en Ethiopie, en Afrique du Nord, au Sahara, en Afrique Occidentale.

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On peut effectivement se poser bien des questions archéologiques à propos de ces figurines. Le sculpteur était-il un artiste, un sorcier, un prêtre ? IL a établi cette oeuvre dans un but bien déterminé, commercial, esthétique, magique, sacré.
Sans doute cette statuette devait avoir pour lui une fonction bien définie. On voudrait connaître les motivations de cet homme qui a dû polir la pierre, créer des formes à partir d'un outillage simple et qui a dû sans doute se reprendre, façonner petit à petit un ensemble sur lequel il a dû réfléchir, penser longuement, agençant des formes et des lignes, stylisant dans une représentation symbolique, critiquant sa propre production pour créer d'autres modèles avec une technique et une pensée encore plus affirmées.

Dans ces oeuvres que nous pouvons découvrir, que de repentirs, que de retouches, que de problèmes tant techniques que spirituels.
Ces statuettes représentent l'émoi d'une époque, la pensée d'une civilisation ; cet art reflète l'intelligence d'êtres qui savaient penser, créer l'expression de ce qu'ils ressentaient et qui n'était pas qu'un instinct ; pour créer dans ce monde de l'imaginaire, avec sa puissance attractive, il fallait que la vie soit organisée, au-dessus des besoins de nourritures, de se vêtir, de s'abriter. Certains traits montrent la parfaite dextérité d'un homme parfaitement maître de sa technique ; nous avons trop l'habitude, par notre éducation, de vouloir juger une oeuvre à partir de sa « joliesse », de sa beauté apparente, de son fini extérieur et l'on parle du « miracle grec » en définissant un siècle succombant, qui a oublié la valeur intérieure, cette part du sacré qui est remplacée par une vision sensitive et matérielle. On ne voit plus avec les yeux de l'esprit, mais avec les yeux de la chair.


Ce qui m'intéresse le plus dans la représentation de ces Vénus paléolithiques est le fait de découvrir la mentalité de nos ancêtres ; nous nous apercevons que sentimentalement nous avons peu évolué, que nos réactions sont toujours semblables bien que nous puissions constater une perte de la valeur sacrée. Nos réalisations esthétiques répondent aussi à des «canons » et révèlent nos aspirations, notre mode de raisonnement dans l'atmosphère de notre mode de vie.
L'artiste est tributaire de son environnement, mais plus que ses concitoyens, il ressent et exprime un climat particulier, en dégage les structures ; dans le même temps son art, souvent incompris, imprègne ce monde ; l'artiste influe sur des formes, des rythmes tout en recevant lui-même des échos de notre vie. Ces manifestations créatrices s'établissent sur le même processus, le comportement humain percevant les mêmes impératifs vitaux. L'artiste a reflété, dans des lieux fort éloignés les uns des autres, les mêmes émotions, les mêmes désirs ; il est venu à représenter son émoi, émoi sensuel mais aussi intellectuel, envers la femme attirante qui enfantait.

L'homme n'a jamais pu donner naissance à un être de chair ; tout se déroule dans les entrailles de la femme ; on la glorifie, on exalte son corps, sa morphologie, sa chaleur sexuelle; on accentue tous les détails qui s'inscrivent dans son rôle maternel de mère, car elle est féconde, génératrice.
Sans doute l'homme ne philosophe pas, n'établit pas des lois biologiques ; chasseur, cultivateur, il est près de la nature; il est direct et il veut satisfaire ses besoins qui sont bien déterminés. Nous avons là un culte direct, une exaltation de la féminité, et en même temps sans doute une régression envers la valeur de la compagne de l'homme.

Qu'elle soit svelte ou obèse, que ses représentations diffèrent selon le support sur lequel elle s'inscrit, selon l'époque, selon l'humeur de l'artiste, selon son idéal esthétique qui se lie à un sentiment général de cette civilisation, nous voyons l'idéal érotique.
Comme l'artiste s'attarde sur le sexe, parfois aussi sur les seins, mais encore plus sur ce triangle inversé auquel il donne un volume, le rebondissement d'un pubis sans doute fort poilu qu'il incise largement, ouvrant les lèvres, puis donnant aux fesses des formes voluptueuses. Pour-quoi tant insister sur ces organes de la femme, dont le ventre prouve souvent la grossesse, mais qui aussi peut être plat et encore correspondre à un émoi charnel ? ,

Je songe aussi aux statuettes du Pérou précolombien, avec ses nombreuses scènes érotiques où les couples s'enlacent, aux scènes du bouddhisme où nous découvrons les mêmes ébats. I,e plaisir des sens reste une grande force dans la nature et les anciens ne se voilent pas la face ; ce n'est pas un péché comme pendant des siècles nous l'avons entendu dire, et nous restons imprégnés par cette loi moralisatrice. Ici tout s'établit au grand jour. L'homme vénère la femme pour la satisfaction sexuelle qu'elle lui apporte, il est réaliste lors-qu'il dessine son bassin, ses hanches comme il est réaliste lorsqu'il dessine des animaux, avec des traits incisifs et d'une grande dextérité.

Mais à ce chant de l'amour, il lie le culte de la fécondité. Chasseur il désire que les animaux se reproduisent ; agriculteur la terre doit le nourrir, il l'ensemence et il reçoit.
La femme, bien que divinisée, est aussi ravalée à ce stade de la reproduction.
La .famille doit s'élargir : l'aînée aidera la mère à élever les autres enfants qui très tôt vont aider les parents dans de petites tâches, mais à qui on distribue un travail selon leur âge, leur force. 11 n'y a pas d'école, d'université, de lois réglementant l'âge ou la durée du travail ; il faut attendre le machinisme pour que toutes les lois humaines soient bafouées.

L'homme d'autrefois, - et celui du Moyen Age nous le prouve - savait travailler selon le rythme des saisons; ne cherchant pas des profits matériels, la durée du travail était fort limitée, on a songé à une quinzaine d'heures par semaine en ces temps très anciens.
La mortalité enfantine étant élevée il fallait qu'il y ait une forte natalité ; ainsi il est fort probable que la fécondité féminine a été fort honorée.
La femme stérile est en opprobre aux siens. La stérilité qui est une malédiction, est tenue en horreur dans toutes les civilisations. La fécondité est une preuve de l'amitié divine : elle permet l'accroissement de tous les biens.
On honore le phallus et les pierres sanctifiantes; les menhirs représentent l'organe mâle qui apporte la semence, mais on rend grâce également au clitoris de la femme qui orne parfois la base de la pierre conique.

La stérilité jugée comme une déchéance figure également dans l'Ancien Testament où il est demandé d'avoir des descendants «aussi nombreux que les étoiles du ciel et que les sables de la mer» (Genèse XVII, 5).
La Bible revient fort souvent sur la nécessité d'a-voir des enfants,
Pierre Saintyves, dans un admirable ouvrage Les Vierges Mères et les Naissances miraculeuses (Emile Nourry 1908), écrit même : « Le désir de postérité était si grand que l'on n'hésitait pas même à user, pour s'en procurer [des enfants], des moyens abominables à nos yeux... La Bible qui nous rapporte ces faits et d'autres analogues: fornications, adultères, incestes, ne les considère point comme des crimes, mais comme des actions ordinaires dès lors qu'ils ont pour but de remédier à la stérilité ». La femme stérile conduit la concubine à. son mari, comme le fait Sara en offrant Agar à Abraham, comme nous le voyons encore avec Jacob et dans d'autres cas.
Ce désir de la fécondité, dont l'idée imprègne la Bible, est antérieurement ancré dans l'esprit humain. Il est à la hase de la civilisation. Il est ainsi parfaitement concevable que le néolithique rende un culte à la mère qui doit enfanter et dont on veut accroître, par magie, la fécondation.
Le rite magique est tout d'abord prière : on implore le dieu de la génération ; puis l'homme dicte sa volonté car il faut élargir le cercle familial. L'acte magique, comme le processus alchimique, active le phénomène naturel. La magie n'est pas à confondre avec la sorcellerie : sans doute une recherche concrète de pouvoirs, mais établie dans un contexte sacré, donc religieux.

L'homme paraît avoir toujours eu une activité créatrice parfaitement organisée ; il a eu conscience des lois naturelles, des cycles saisonniers, des phases lunaires ; il a taillé des pierres, il a gravé les rotations de la lune et a établi ainsi les premières notions d'un calendrier; en se servant d'un gourdin, du tranchant d'une pierre- il a imaginé cc que pouvait faire cet instrument. Imaginer, songer à l'action qui va suivre, est un acte créateur dépendant de la cérébralité. Par son expérience il divinise les grandes forces de la nature : il a la conscience du sacré. Ainsi s'établissent des rites et les statues constituent la restitution de gestes magiques dont la compréhension échappe à toute raison pratique.

Gabriel Camps dans son livre La Pré-histoire, à la recherche du paradis' perdu (Perrin 1982) mentionne que la majorité des préhistoriens admet que «l'art pariétal, celui des cavernes, est un art religieux et qu'une bonne partie de l'art mobilier sous forme de sculptures ou de plaquettes gravées doit entrer dans la même catégorie. (p: 391)
Cet auteur écrit également que « l'art n'est pas désintéressé, l'art n'est pas gratuit ; il est au contraire, profondément ancré dans la vie quotidienne... En exagérant les formes féminines, les sculpteurs voulaient assurément faciliter la fécondité et la procréation ». (p. 392)
Nous avons là une explication de l'importance donnée aux organes sexuels, au large bassin propre à l'enfantement, à cette représentation qui paraît la plus ancienne et qui est bien celle de la vulve.
La femme est nue ; les voiles qui pouvaient la recouvrir sont les ténèbres, les phénomènes passionnels; cette divine Shakti qui régénère, donne vie, est inviolable dans sa substance qui est Lumière.
Cette femme initiée, initiatique, est aussi cosmique.

Cette Vierge, cette Déesse Mère qui vient de la pensée la plus pénétrante de l'être, se situe dans notre monde auquel elle échappe. Sa nudité initiatique pénètre l'essence des choses, mais elle abandonne la lourdeur du vêtement qui est valeur subjective et phénomène sensoriel.

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Je ne veux pas développer une idée philosophique : les anciens ne nous ont laissé que des messages, sans note et sans référence. N'imaginons pas ce qu'ils pourraient penser, mais ces statuettes stylisées situent que la femme est au centre de leur préoccupation, qu'elle abrite et protège l'être à venir ; la femme siège «au centre », alors que l'homme reste à l'extérieur, sans grande représentation ; la femme se fixe, l'homme vagabonde. Peut-être, en fonction des climats, pourrions-nous avoir d' autres compréhensions sur la monogamie, sur la polyandrie ou sur la polygamie.
Ainsi cette figurine qui a exalté les caractères sexuels de la fécondité, devient celle de la « Femme ».

Ce n'est pas la représentation d'une quelconque femme du clan, mais la Mère. La femme enceinte est sacrée, car en elle s'opère une transformation et qu'elle est porteuse de vie, donc d'espoir. Lorsqu'elle a donné naissance, elle redevient une simple femme et humblement elle reprend sa place dans le clan, dans le monde profane.
Divinisées, parées parfois de bijoux qui sont autant parures que talismans, ces femmes peuvent aussi devenir des prêtresses, des déesses : elles portent alors les cornes de l'illumination, les cornes royales qui leur permet le contact terre-ciel.
Ainsi cet artiste du néolithique, que nous avons souvent considéré comme borné, que nous avons dit primitif dans le sens de la bestialité, a vraisemblablement su que la terre dépendait du cosmos. Ses rites funéraires, ses représentations très stylisées qui prouvent une grande habileté manuelle, montrent que cet être savait réfléchir, qu'il avait un intellect développé, qu'il reliait les puissances magiques du ciel à celles de la terre; il savait qu'il fallait assurer le renouvellement et la persistance de l'espèce.
Mais en hommes intelligents et cultives des XIX' et XXe siècles nous avons décrété que ces hommes étaient sans culture, sans réflexion, mûs par des instincts. Ne faudrait-il pas plus sagement penser que l'homme dès son origine a été « un homme », avec des qualités foncières propres à sa nature, qu'il a été un être avide, qu'il a eu le désir de se perfectionner, tant dans ses travaux chasse, agriculture, constructions que dans son être intérieur.
Parce qu'il a ressenti le besoin de s'élever, il a créé ces représentations gravées, peintes, sculptées, il a rendu un culte aux morts, leur donnant tout ce qu'on pouvait avoir besoin dans une vie future.

Vouloir jauger ces civilisations à partir des quelques rares vestiges, qui nous sont parvenus séparés de leur contexte journalier, est un non-sens ; nous voulons leur prêter nos propres convictions, l'organisation de notre vie trépidante, éloignée de la profonde connaissance de la nature.
Les désirs de l'homme restent élémentairement les mêmes et sans doute, comme l'écrit Jean E. Charon, avons-nous en nous une parcelle de leur âme, ces « éons » qui nous sont transmis par une chaîne ininterrompue depuis ces millions d'années et qui reflètent cet «inconscient-collectif » mis en lumière par Jung et Eliade. D'ailleurs s'il faut en croire la cosmogonie mondiale, reflétée par les livres sacrés de chaque religion. «l'homme » a été créé à l'image de la divinité, dans un système cosmique auquel il participait et dont il entendait le langage, c'est-à-dire le rythme. Cet homme, ou cette société d'hommes répartis sur toute la terre, avait ainsi une connaissance générale, universelle; il avait son intelligence et n'avait nul besoin d'analyser chaque partie de la nature : il en avait une vue d'ensemble et savait la glorifier.
Effectivement on mourait souvent très jeune mais ce fait n'avait qu'une importance relative puisqu'on allait revivre dans d'autres cycles, qu'on savait que toute la nature était féconde, d'une richesse s'équilibrant à chaque instant. Ainsi doit-on glorifier cette structure fécondante, sans cesse fécondée ; on rend hommage à la Femme qui symbolise ce profond mystère que l'on vénère et qu'il est inutile d'analyser.

C'est le profond culte rendu à la Déesse-Mère, cet éternel Féminin.

Jean-Pierre BAYARD

Jean-Pierre Bayard, était un Docteur ès lettres, ingénieur, historien et auteur français né le 7 février 1920 à Asnières (92), décédé le 5 mars 2008 à Angers (49).

Il fut l'auteur d'ouvrages sur l'ésotérisme, le rosicrucianisme, les sociétés secrètes, des symbolismes divers, l'esprit du compagnonnage et de l'aspect spirituel de la Franc-maçonnerie .
Il fut également directeur de collections d'ouvrages ésotériques.

 

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